The Grand Budapest Hotel : Où est-ce, Anderson ?

Publié le 8 Mai 2014

 

Le cinéaste pittoresque Wes Anderson sortait, au mois de Février, son nouveau long-métrage : un film gigogne s'attachant au parcours de Zéro, jeune immigré devenant lobby boy du maître d'un grand hôtel situé dans les Alpes, pendant l'entre deux-guerres. Un film foisonnant, décalé et joyeux, mais qui se révèle, après le visionnage, plus sombre et pessimiste qu'on ne l'imagine. 

 

Wes Anderson a un univers très personnel, et The Grand Budapest Hotel ne dénote pas avec le reste de sa filmographie. Déjà, le réalisateur cultivait une passion pour la galerie de personnage farcesque dans La famille Tenenbaum, et un goût pour les images colorées dans son précédent opus : Moonrise Kingdom. On pouvait craindre qu'avec ce film, le réalisateur recycle ses thèmes phares sans inventer quelque chose de nouveau. Et pourtant : voilà un film d'une originalité déconcertante, un puits de trouvailles visuelles qui ne s'épuise jamais. Tout est une précision d'orfèvre : des décors aux costumes en passant par les postures des personnages. Certains artistes semblent être nés pour tenir une caméra : on pourrait faire ce compliment, sans exagérer, à Wes Anderson. 

 

Cependant, cet immense talent de styliste a son revers : le film manque parfois d'émotion, tant les chorégraphies sont millimétrées et les plans savamment pensés. L'univers cartoonesque introduit une distance entre les personnages, souvent réduits à des marionnettes, et le spectateur, qui regarde le film avec gourmandise, mais sans être complètement happé par l'écran. 

 

 

Un film à savourer après le visionnage

 

On risque aussi d'être déconcerté, au premier abord, par la forme gigogne du film. Les premières minutes nous présentent un écrivain interprété par Jude Law, qui fait un séjour dans l'hôtel, devenu désertique et mal entretenu. On lui apprend que le propriétaire est un vieil homme très secret, qui loge dans une petite chambre de groom au dernier étage du bâtiment. L'écrivain (qui comme tous les auteurs est curieux et têtu), finit par rencontrer l'excentrique vieil homme. Ce dernier l'invite alors à un dîner pendant lequel il lui raconte son parcours dans le Grand Budapest. Cette partie mélancolique laisse donc la place à une sous-intrigue beaucoup plus enjouée, et c'est cette sous-partie qui constitue le noyau du film. 

 

Le coeur du film est donc une intrigue policière déjantée, mêlant un mystérieux tableau volé, un tueur assoiffé de sang, des héritiers cupides, et un complot dont est victime le maître d'hôtel magistralement interprété par Ralph Fiennes. Alors, on se dit : c'est drôle, c'est précis, c'est enlevé, mais... Où tout cela nous mène ?? Pourquoi se retrouve-t-on embarqués dans ce grand défilé de personnages échevelés et dans cette drôle d'intrigue hitchcockienne ? Parce que, oui, il y a beaucoup de références à Hitchcock, notamment dans l'utilisation récurrente du "MacGuffin", une des techniques favorites du maître du suspense. Mais je vous vois déjà, pauvres agneaux, me demander : qu'est-ce donc ? 

La parenthèse "explication" du professeur Yoyo.

La parenthèse "explication" du professeur Yoyo.

Le MacGuffin est un objet matériel placé dans un scénario de film à suspense pour créer un fil conducteur qui retienne l'attention du spectateur. On associe souvent son développement à Hitchcock.

Le MacGuffin permet de créer plus facilement des péripéties et des oppositions entre gentils et méchants. Par exemple, dans un film d'espionnage, le MacGuffin sera un rapport ultra-secret et dont le héros s'empare pour faire éclater la vérité.

C'était la parenthèse "explication" du professeur Yoyo

On est donc dans un cinéma joyeusement délirant et premier degré, où le cinéaste assume son amour pour les films de genre. La mise en scène est cependant très intéressante, car il s'agit plus d'une suite de vignettes que d'une suite de séquences. Dans une séquence classique, la scène s'ouvrirait par un plan large pour planter le décor, puis par des plans plus serrés, et moins esthétiques, pour illustrer les rapports entre les personnages. Chez Anderson, l'esthétique est partout, même quand les personnages s'affrontent dans des gros plans. Chaque image apporte un nouvel élément pictural dans ce grand puzzle. 

 

L'avantage, c'est que c'est somptueux, et que l'histoire - très basique - prend une certaine ampleur. L'inconvénient, comme je l'ai dit plus haut, c'est que, tout en appréciant la forme, on se demande si le film a un quelconque intérêt dans le fond. On craint surtout que la fin ne soit pas à la hauteur. Et là, surprise : le film prend tout son sens dans les dernières minutes. On découvre que tout ce noyau frénétique, plein de poursuites et de personnages truculents, était un habile moyen de créer un vertige entre un passé heureux et un présent sombre et mélancolique. 

 

Bon, ça j'adore ! Ca me rappelle les gravures de Bosch, avec tous ces petits détails. 

 

Dans le générique du fin, il est écrit "Inspiré des oeuvres de Stefan Zweig". Or, Zweig est bien l'écrivain du paradis perdu, de la montée de la barbarie nazie. Et c'est finalement ce que raconte le film avec beaucoup d'humanisme : le raffinement est-il une arme efficace contre la barbarie ? A ce titre, on pense un peu à La vie est belle de Begnini. C'est donc après avoir vu le film que l'on comprend sa construction, et que l'on peut l'apprécier d'une manière différente. La forme gigogne d'Anderson a le même intérêt que la construction en deux parties d'un David Lynch : opposer un rêve chaleureux à une réalité beaucoup plus glaciale. 

 

Une course contre quoi ? 

 

Il y a beaucoup de courses-poursuites dans The Grand Budapest Hotel, que ce soit en ski, en voitures ou à pied dans un musée. C'est la première réflexion que je me suis faite en quittant la salle. C'est d'autant plus frappant que la partie présente, quand le héros est devenu un vieil homme seul, est totalement immobile. Fort de ce constat, l'analyste que je suis s'est posé des questions. 

La parenthèse "Commentaire composé" du professeur Yoyo"

La parenthèse "Commentaire composé" du professeur Yoyo"

Comme Stefan Zweig était terrorisé par la montée du Nazisme et la plongée du monde dans le chaos, Wes Anderson fait de son film une éternelle course de ses personnages contre leur anéantissement. Zéro et Gustave H. ne cessent de s'agiter et de courir dans tous les sens, des portes s'ouvrent des fenêtres se referment sans arrêt, des gendarmes tirent, des prisonniers s'évadent. Tout le monde poursuit tout le monde ! Tout ça pour quoi ? Visiblement, par peur d'être immobile, et donc de mourir. On retrouve la peur existentielle que décrivait Blaise Pascal : l'homme est incapable de rester assis sur sa chaise, à ne rien faire.

 

The Grand Budapest Hotel s'achève en montrant un Zéro vieux, triste et immobile : il a perdu les êtres qu'il aimait, et il ne ressent plus le besoin de s'agiter pour oublier la mort. Il est déjà mort, d'une certaine façon. 

 

On peut aussi voir dans ce foisonnement d'intrigues à tiroirs et de seconds rôles une façon d'éternellement captiver l'attention du spectateur comme le ferait une série télévisée. L'année dernière, les Wachowski avaient atteint un divertissement presque total avec Cloud Atlas en travaillant la narration d'une manière assez nouvelle. Anderson semble animé par la même volonté de ne jamais ennuyer le spectateur. 

 

Le souci, c'est que le film devient une course-poursuite du réalisateur après son inspiration. On sent bien que, parfois, Anderson est essouflé, mais il comble les vides à grands coups de scènes rocambolesques et de personnages à l'intérêt limité. Etonnamment, alors qu'il se dégage du film une grande légèreté, on a l'impression qu'Anderson a souffert en composant chaque plan, que cette réalisation a été un dur effort qui ne lui a pas vraiment procuré de plaisir. Quand un artiste se fait violence pour trouver l'inspiration, ça se ressent, et c'est ce que j'ai ressenti devant le film. 

 

 

Pour conclure

 

Malgré un côté essouflé et un manque d'émotion, Anderson nous livre un vrai bijou de mise en scène avec une véritable identité visuelle. La portée mélancolique du film se révèle sur le tard et permet de savourer davantage le film après son visionnage. Retenez surtout qu'on regarde cet ouvrage d'orfèvre avec un grand plaisir. Je terminerai par un petit mot sur ces formidables acteurs, qui parviennent à exister complètement, tout en se pliant à l'univers particulier du film. Chapeau, les artistes ! 

 

Rédigé par yoyo114

Publié dans #Sorties Ciné

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Hunter Arrow 09/05/2014 19:22

Et moi je like ton like ce qui le double like. Sinon cela me fait penser à un fait : je pense que je vais arrêter la critique des blockbusters et que le prochain film que je traiterai sera un petit film indépendant. Tout simplement parce que j'ai remarqué avec ma critique The Amazing Spider-Man 2 que j'ai tendance à m'encroûter dans ce genre, et c'est normal vu que les blockbusters sont hyper codifiés et que finalement quand on parle de ces derniers on en vient vite à se répéter. Et là je t'envie d'avoir trouver un film tels que The Grand Budapest Hotel et Her (je pense que cela doit être un film hyper intéressant à critiquer), qui sont des oeuvres finalement très inspirantes et présentant un défi quant à l'interprétation... Sans déconner j'aimerai bien me trouver un film "original" avec son ambiance à lui, ses messages visuels et qui m'imposent de sortir de ma zone de confort pour l'apprécier et le critiquer.

Hunter Arrow 13/05/2014 07:14

C'est tout à fait ça. Puis en ce moment, j'ai vraiment l'impression que les films de ce type se contentent de reprendre les mêmes éléments et les mêmes errances d'écriture. Parce que bon, j'ai beau dire que les clichés ne me dérangent pas quand ils sont bien traités; à la longue on a un peu envie de voir du "neuf".

yoyo114 12/05/2014 21:35

Bah, les gros blockbusters c'est comme les pizzas : de temps en temps, ça fait plaisir ; tout le temps ça devient indigeste (poêeet)

Hunter Arrow 09/05/2014 20:28

Sinon à partir de septembre prochain, peut être aurais je l'occasion de traiter davantage des films plus "auteurifiant" en étant bénévole dans un cinéma qui fait dans "l'art et essai" ce qui me donnera l'occasion de voir des films plus "intimistes". En plus j'avoue que je me lasse un peu des blockbusters (même si j'aime bien). Là en ce moment, aucun gros film ne suscite chez moi de l'envie.

Hunter Arrow 09/05/2014 20:22

Après il y a eu Noé sur lequel j'ai pu m'amuser un peu j'avoue, mais parviendrais je un jour à retrouver le niveau de Only God Forgives avec des bonnes punchlines, je l'ignore... faut dire que j'étais tellement en rage après ce film... les arguments me venaient pendant que je le regardais et encore, j'ai élagué.

yoyo114 09/05/2014 20:05

Quant à moi je ferais une critique de blockbuster pour changer ! (même si ça m'arrive plus régulièrement qu'on ne le croit). En tout cas, hunter, sachant que Cannes arrive, je pense que ton envie ne pouvait pas mieux tomber. Il y a dans la sélection des cas qui m'ont l'air tout à fait intéressant comme le nouveau Ken Loach. Après, il y a l'air aussi d'avoir des choses moins passionnantes (la bande annonce du Cronenberg me rebute un peu).

M'enfin voilà, il y a de quoi faire dans les prochaines semaines. En plus je pense qu'un film d'auteur siérait (sirait ?) parfaitement à ton style de critique (entendre par là la critique faussement bourrine de Hunter Arrow avec quelques punchlines assez mémorables comme celles de Only God forgives)

yoyo114 09/05/2014 10:32

Je like le commentaire de Hunter.

Hunter Arrow 09/05/2014 01:17

On l'attendait le retour du prodige et il se confirme à la vue de cette critique. Après est ce que ce commentaire vise le réalisateur ou le rédacteur de cette critique, je vous laisse seuls juges.