Zero Theorem : 0=100% ?

Publié le 4 Juillet 2014

C'est une évidence assez terrifiante mais peu de personne iront voir le nouveau Terry Gilliam, surement à cause d'une distribution dans les salles françaises totalement suicidaire, à cause d'un titre quand même assez chiant à prononcer pour le français lambda devant la caisse, ou encore à cause de critiques au choix dubitatives, mitigées ou plutôt assassines qui traitent le film comme une version au rabais de la plupart des oeuvres de Gilliam (surtout Brazil en fait). Mais, Dieu de bite, Zero Theorem serait-il un ratage total ? 

Bon, bien heureusement pour les gens comme moi qui croient toujours en le réalisateur brillant qui nous a offert Las Vegas Parano et L'Armée Des 12 Singes (qui est quand même un sacré film), Zero Theorem n'est pas ce que je considère comme un film raté ; le problème, c'est qu'il a quand même dû décontenancer pas mal de gens qui n'ont pas su comment prendre le film. Donc mon rôle à moi est ici de vous donner quelques clés et de vous encourager à voir le long-métrage en occultant les railleries de la presse et les questionnements des spectateurs. 

Ce que je vous propose dans cette critique, c'est donc un chemin par étape pour que vous sachiez si vous allez aimer le film ou non, mais aussi pour que vous sachiez que vous devez le voir malgré tout. Sachez d'ailleurs que pour des raisons évidentes, j'ai cherché à rester le plus objectif possible et donc à épouser le point de vue de tout le monde en plus du mien, ce qui peut rendre cette critique un peu moins personnelle mais pas moins intéressante, je l'espère.

 

I. : Remettre le film dans son contexte

Tout d'abord il ne faut pas oublier l'enfer de production que fut ce film, que notre pauvre Terry a eu énormément de mal à financer et à faire, allant jusqu'à tourner à Bucarest en Roumanie (en espérant qu'il ne soit pas tombé sur Shia Laboeuf nu sous drogues illicites qui se promène dans la ville) pour mettre en image un script qui n'est pas de lui mais qui pourtant synthétise la plupart de ses thèmes et de ses obsessions (le personnage principal, Quohen, a d'ailleurs lui aussi d'insurmontables difficultés à terminer un projet impossible dans le film).

N'empêche, c'est quand même assez fou qu'un mec avec la filmographie de Terry Gilliam ait autant de mal à réaliser son petit film en 2014, mais le point positif là-dedans c'est que contrairement à Brazil trois décennies plus tôt où il lui a fallu près de 20 ans pour enfin avoir le final cut et conserver la fin diablement pessimiste du long-métrage, aujourd'hui personne n'est allé embêté un réalisateur qui pour le coup a fait son petit projet dans son coin.

Enfin bon, pour parler de la fin de Zero Theorem, elle est tellement WTF et abstraite que la plupart des gens n'ont surement pas compris si c'était pessimiste ou optimiste. Enfin.

 

II. : Remettre le contexte dans le film

Mais puisqu'on parle de Brazil, évoquons la connection qui se fait entre les deux films : bien évidemment, l'histoire et le contexte du film évoquent pleinement Brazil, tout en étant paradoxalement très différent : au lieu de traiter une société dystopique cauchemardesque contrôlée et conditionnée par le gouvernement, Zero Theorem nous fait entrevoir un monde bien plus coloré et joyeux, mais contrôlé cette fois-ci par la technologie et la connection constante, qui conditionnent la population dans une illusion de socialisation mais cachent en réalité une profonde solitude.

Et pour le coup, Terry Gilliam ne s'étend pas comme dans Brazil sur des sous-textes sur le terrorisme et l'enfer bureaucratique mais va droit au but avec son personnage principal, Quohen, qui est un être profondément solitaire et mal à l'aise, qui ne peut qu'intéragir avec des entités numériques qu'il doit traiter sans relâche reclus dans une église afin d'élucider un théorème absurde commandé par la corporation qui le fait mornement (j'invente des adverbes, lalala) et quotidiennement travailler.

Et le premier point que Zero Theorem réussit particulièrement se trouve justement dans le traitement de ce personnage tiraillé dans sa quête du sens de sa propre vie entre attendre un appel divin, résoudre un théorème sur l'absurdité de l'univers où s'échapper dans l'idylle virtuelle qu'il vit avec Bainsley, une lolita interprétée par la française Mélanie Thierry, assez surprenante dans ce genre de rôle, mais plutôt convaincante dans le sens où on ne sait jamais si elle éprouve vraiment des sentiments pour Quohen où si elle fait entièrement partie de cet enfer social dans lequel le personnage est en train de s'enfermer.

 

III. : Toujours Croire Au Génie de Terry Gilliam

Oui parce que voilà, je parle, je parle, mais au fond je ne développe pas vraiment mon avis en me contentant juste de vous vomir à la gueule le synopsis et les infos entourant le film ; donc on en arrive à la question cruciale :

Pourquoi est-ce que j'ai plutôt bien aimé le visionnage de ce film en soi assez particulier et ressemblant au premier abord à une coquille insondable ?

Eh bien, pour un premier point, c'est tout simplement parce que Terry Gilliam a toujours un sacré génie pour créer un univers foisonnant et n'est toujours pas fatigué pour ce qui est des idées de mise en scène cocasses et son développement scénaristique qui a l'astuce de familiariser de plus en plus le spectateur avec ce futur/présent étrange où la technologie est allé au bout de ses possibilités mais qui laisse stagner ses individus.

Donc évidemment, comme dans presque chaque film de Terry Gilliam, on est au départ totalement paumé dans ces traitements d'abstractions numériques (comme on est perdu dans les voyages dans le temps de L'Armée Des 12 Singes, ou dans la société dystopique de Brazil opposée aux envolées oniriques dont profite son personnage principal), mais on finit rapidement par en comprendre le fonctionnement et on s'attache finalement à un personnage qui nous semblait pourtant au départ particulièrement livide et "mourant", comme il le dit lui-même. Et comme dans la plupart des films de Terry Gilliam, cet univers foisonnant sert toujours un humour moins efficace que d'habitude mais qui fait toujours mouche tant il se retrouve parfois dans de miniscules détails ou situations.

Bref, vous l'aurez compris, Terry Gilliam n'est pas encore sénile et est toujours capable de développer de très bonnes choses, d'autant plus que le script qu'il a à portée de main lui permet de poser plein de questions très intéressantes sur notre présent envahi par les liens sociaux reliés par fibre optique ou câbles divers, où le traitement de l'information numérique devient plus important que le traitement de l'information humaine.

Le réalisateur illustre donc tous ces thèmes avec ce génie du cadre qui le caractérise, multipliant les idées contextuelles qui embelissent l'univers : les psys virtuels livrés dans des fluides d'informations numériques (ce qui nous vaut des petites apparitions/cameos parfois plutôt drôles et excellents de la non moins excellente Tilda Swinton), un Matt Damon en chef de corporation qui s'adapte au décor, le site porno par réalité virtuelle permettant de réaliser tous ses fantasmes par connection partagée, ou alors le choix de placer son personnage principal dans une église pour opposer le Sacré face au reste du monde qui quant à lui ne laisse plus vraiment la place à quelconque foi (opposition synthétisée par l'image d'un Jésus avec une caméra à la place de la tête). Bref, tout est bon pour nous immerger dans un univers et une histoire qui restent tout de même assez différents de films comme Brazil ou L'Armée Des 12 Singes (oui je sais je prends tout le temps les deux mêmes exemples mais bon, on peut pas vraiment observer le genre de la science-fiction dans la filmographie de Terry Gilliam avec des films comme Las Vegas Parano ou Les Aventures Du Baron De Münchausen...).

Le fait est qu'en prenant le sujet de l'informatique, Gilliam nous offre un film pour le coup beaucoup plus abstrait et dans ce sens assez poétique/WTF (ça dépend du point de vue) qui risque de laisser beaucoup de gens derrière. Mais il y a toujours d'autres choses à apprécier.

 

IV. : Faire confiance aux acteurs

Bon, vu que je commence à être un peu long (si vous voulez rire, sachez que j'avais aussi pensé cette critique comme une micro-critique, et on en est là...), on ne va pas s'étendre trop longtemps là-dessus : Terry Gilliam a toujours d'excellents castings qu'il sait utiliser avec brio, et c'est particulièrement le cas ici puisqu'il a à sa solde Christopher Waltz, qui n'est ni plus ni moins qu'un des acteurs les plus impressionnants et géniaux de ces dernières années, qui rend encore plus fascinant son personnage de hacker plongé dans un profond malaise tout en se laissant utiliser par une corporation qui l'utilise comme un outil. Au départ assez neutre et donc peu attachant, le développement de l'intrigue et la performance évidemment excellente de Waltz nous permettent de nous y attacher au fur et à mesure que ses sentiments évoluent.

Pour le reste du casting, je vous ai déjà parlé de Mélanie Thierry et de Tilda Swinton (qui n'est pas non plus très longtemps à l'écran), mais le reste est tout aussi bon avec David Thewlis en pur produit de la société et un jeune mais étonnamment plutôt bon Lucas Hedges en fils du patron intégralement plongé dans le monde de l'informatique.

 

V. : S'attendre au Paradoxe

Parce que oui, au fond, Zero Theorem est ce que je considère comme un film rempli de paradoxe et c'est à travers ces paradoxes (assez raccords avec l'intrigue d'ailleurs) que je vais vous expliquer pourquoi vous risquez de ne pas aimer l'expérience. Bref, considérez ceci comme une conclusion en quelque sorte.

En effet, Zero Theorem, c'est en même temps un film qui ressemble typiquement à du Terry Gilliam, tout en étant tout de même assez différent du reste de la filmographie de Terry Gilliam. C'est en même temps un film avec des thèmes très intéressants et profonds, et en même temps c'est un film qui, faute de moyen et de production saine et facile, n'arrive peut-être pas au bout des ambitions qu'on pouvait en attendre.

Et au final, en même temps je comprends quelques mauvaises critiques, en même temps je ne comprends pas vraiment l'acharnement que le film a subi ; le fait est que c'est un film presque mineur de Terry Gilliam, qui manque peut-être de ce qui rendait des films comme Las Vegas Parano ou L'Armée Des 12 Singes cultes. Et pourtant, je pense que Zero Theorem est un long-métrage diablement plus intéressant et risqué que Les Vacances Du Petit Nicolas, qui va pourtant être distribué dans bien plus de salles et sera beaucoup plus vu, mais je dirais tout de même qu'il manque peut-être d'un petit grain de folie en plus, d'un petit plus en émotion qui aurait fait peser la balance vers la catégorie "je veux le revoir" :

-Par exemple, je vais revoir Brazil, parce que c'est foisonnant, ça change constamment de registre entre le burlesque, le drame, la science-fiction dystopique, la satire, l'aventure, l'onirisme, l'abstraction et même un peu d'horreur, parce que les 10 dernières minutes sont tellement bonnes et terrifiantes et la fin tellement évocatrice que c'est un film qu'on ne veut pas oublier.

-Autre exemple, je vais revoir L'Armée Des 12 Singes, parce que le scénario est diablement bien ficelé, parce qu'il y a tout le temps des péripéties qui relancent toute la dynamique du film, parce que Brad Pitt est totalement fou, parce qu'il y a aussi plein d'émotions différentes qui nous submergent, et encore une fois parce que la fin est tellement incroyablement nihiliste, belle et fataliste que c'est un film qu'on oublie pas et qu'on ne veut pas oublier.

Sans plus d'exemples, il est assez facile de comparer et de voir que Zero Theorem reste tout de même un peu trop timide et manque des envolées théâtrales qu'on reconnaît tout particulièrement chez Terry Gilliam. Moi j'aime beaucoup quand le dialogue est très présent dans un long-métrage, et Zero Theorem a tendance a privilégier cette tendance, mais je comprends très bien pourquoi ça a dû frustrer ou désintéresser quelques-uns qui ont cru se plonger dans sacré trou noir. De même, pour la fin, je trouve qu'elle est très jolie et pleine de sens (avec en plus une reprise de "Creep" de Radiohead au-dessus), mais elle ne m'a pas roulé dessus comme a su le faire Terry Gilliam autrefois.

Et c'est bien là le paradoxe, en même temps je ne peux m'empêcher de dire que le film est une réussite, et en même temps je ne peux m'empêcher de vous dire qu'il y a toujours un petit truc qui bloque.

Mais après tout, Terry Gilliam n'a pas non plus réalisé que des grands films, et pour un film qu'il a eu tant de mal à réaliser, c'est très maîtrisé, c'est très intéressant, bref, c'est un film difficile à traiter que je vous conseille néanmoins grandement de voir s'il est projeté à moins de 50km de chez vous, rien que pour vous faire votre avis et pour que vous compreniez pourquoi vous avez l'impression que je parle un dialecte chinois depuis le début de cette 5ème partie.

 

Et enfin, faites-vous une conclusion

Il y a donc beaucoup de choses à apprécier, mais au final ce film est un peu à l'image de la quête de Quohen pour le sens de son existence : certains vont se retrouver face à un trou noir, d'autres seront séduits par la plastique du film et de Mélanie Thierry, tout en restant perdu dans ce déluge de piratage informatique, et d'autres comme moi trouveront un sens dans tout cela à travers la mise en scène de Terry Gilliam qui traite de façon toujours efficace et complexe des thèmes qui le sont tout autant.

Bref, ça mérite beaucoup de choses bonnes ou mauvaises, mais pas non plus qu'on aille l'appeler une "version Z de Brazil". Je t'aime bien Cédric Delée de Mad Movies, mais on est quand même pas à ce niveau. Un peu de tenue jeune homme...

"I'm lonely but I'm never alone"

"I'm lonely but I'm never alone"

Rédigé par Vivien

Publié dans #Sorties Ciné

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Pierre 05/08/2014 19:04

merci pour votre belle analyse. J'ai beaucoup aimé ce film foisonnant (pour moi c'est une allégorie sur le Monde du travail). Il est encore meilleur la deuxième fois donc je vais sans doute le revoir.
En tout cas, comme votre critique très travaillée, ce film n'est pas paresseux ou fait par un paresseux.
(voir aussi le blog dune certaine "Marla" http://marlasmovies.blogspot.fr/2014/06/zero-theorem-lequation-impossible-de.html)
merci

Pierre 05/08/2014 18:57

merci pour votre analyse. J'ai beaucoup