Le conte de la princesse Kaguya

Publié le par yoyo114

Le conte de la princesse Kaguya

Joli hasard : l'année 2014 aura vu sortir les nouveaux films (et probablement les ultimes) des deux cinéastes japonais fondateurs du célèbre studio Ghibli : Miyazaki et Takahata. On est surpris de découvrir que, bien qu'assez proches dans le fond, les deux oeuvres sont presque opposées dans la forme : là où Le vent se lève séduisait par un sens inoui du détail, Le conte de la princesse Kaguya, réalisé par Takahata, préfère une animation minimaliste, faite au fusain. Ce choix audacieux donne un film parfois très émouvant, assez captivant malgré sa durée hors-norme pour un dessin animé (2h15), mais plombé par un scénario inégal. 

 

Le film est adapté d'un conte traditionnel japonais du moyen-âge. Un coupeur de bambou découvre, à l'intérieur d'une pousse, une princesse minuscule, qui se transforme aussitôt en bébé. Lui et sa femme décident d'en prendre soin, et assistent, incrédules, à la croissance hors-norme de cette petite fille, que les jeunes voisins surnomment pousse de bambou tant elle grandit rapidement. En quelques mois à peine, la voilà devenue une adolescente qui fait les 400 coups dans la forêt. Son père adoptif, qui continue à arpenter la forêt, reçoit un jour, du même bambou où était apparue le bébé, une centaine d'étoffes rares, que seules portent les plus grandes princesses, ainsi qu'une montagne d'or. Persuadé qu'il faut voir dans ces offrandes un signe de l'avenir que les dieux ont réservé à sa fille adoptive, il fait construire un immense château dans la capitale, et y installe toute sa famille.

 

D'abord enchantée de cette nouvelle vie, Kaguya réalise qu'elle préfère sa forêt natale, et ne supporte pas l'éducation de princesse à laquelle elle est soumise (les parents ont engagé une nourrice obtuse pour faire perdre à Kaguya ses habitudes de fille pauvre). On l'oblige à se poudrer, à attacher les cheveux, à peindre ses dents en noir. Des dizaines de prétendants, parmi lesquels cinq nobles, lui envoient des lettres enflammées. Bien décidée à garder sa liberté, elle refuse tout mariage, et échappe à ses prétendants par tous les stratagèmes possibles (ce qui est à l'origine des séquences les plus drôles du film). La réputation de sa beauté arrive jusqu'aux oreilles de l'empereur, qui tente de la séduire, en vain. 

 

Kaguya, lassée de cette cage dorée dans laquelle son père l'a enfermée, fait le voeu de pouvoir s'enfuir. On découvre alors - retournement de malaaaaaade - que Kaguya vient de la Lune, et que les dieux lunaires, ayant entendu sa prière, viendront prochainement sur Terre pour la ramener à son satellite d'origine. Seulement, Kaguya n'a vécu sur Terre qu'une petite année, et elle regrette de ne pas pouvoir vivre un peu plus dans ce monde plein de haine, certes, mais aussi plein d'amour. 

Le conte de la princesse Kaguya

Il suffit de résumer ce découpage en trois actes (Enfance joyeuse, adolescence désenchantée, et déclin), pour comprendre la densité du film. A travers ce portrait d'une fille qui grandit anormalement vite et quitte le monde terrestre trop tôt, Takahata nous rappelle, avec beaucoup de simplicité, à quel point la vie est éphémère. On se rappelle alors du leïtmotiv de Jiro, dans le film de Miyazaki (le vent se lève, il faut tenter de vivre), et il est amusant de voir à quel point les deux films se répondent. Dans une scène, bouleversante, Kaguya retrouve son ami d'enfance, qu'elle n'a plus revu depuis que ses parents l'ont emmené à la capitale. Elle comprend alors qu'elle aurait été plus heureuse avec lui, dans la forêt, mais qu'il est trop tard pour revenir en arrière. Film amer, plein de regrets, et pourtant jamais pesant. Il suffit de voir comment, dans la même scène, les deux amants s'envolent dans un magnifique ballet aérien. 

 

Un film dense, et même un film-danse, donc (ne me remerciez pas pour cette joke), mais qui, par là même, est un peu inégal. Le premier acte, notamment, est un peu rebutant. On devrait s'émerveiller, pourtant, car tout y est : la naissance, la nature, les animaux, les enfants, les chansons. On se croirait dans un Rox et Rouky asiatique. Et pourtant, difficile d'entrer dans le film. A cause du dessin minimaliste ? Pas vraiment. Au contraire, la simplicité du trait donne une véritable pureté au film. Le problème vient en fait de la surenchère opérée par Takahata. Au lieu d'être sobres, les parents s'extasient sans arrêt devant la croissance de leur bébé adoptif. Difficile de se laisser emporter quand la musique est omniprésente, et que les acteurs se livrent à un concours de ooooooooh et des aaaaaaaaaahhhhhh (le champion toutes catégories, dans ce domaine, étant le père de Kaguya). L'extrait ci-dessous caractériste tout à fait la surenchère qui me pose problème dans la première partie. 

Le film prend une véritable ampleur lorsque Kaguya se retrouve dans un palais de la capitale, et que son émerveillement laisse place au désenchantement. Sur le thème rebattu de la princesse malheureuse qui s'ennuie, Takahata réussit quelque chose de déchirant. La mise en scène y est pour beaucoup : on ressent un beau contraste entre les couleurs lumineuses et vertes de la forêt, et la grisaille du palais. Dans une autre scène magnifique, Kaguya, lassée d'être coupée du monde, s'enfuie du palais en se débarrassant de toutes ses étoffes. La noirceur de ce deuxième acte est sans arrêt contrebalancée par l'humour des situations (la gouvernante bornée, les prétendants tournés en ridicule...). 

 

Le virage à 180° que prend le scénario au dénouement n'est pas ce qu'il y a de plus convaincant dans le film. La révélation (en fait je viens de la Lune et je me casse le 15 du mois auf wiedersehen les boloss) tombe tellement comme un cheveu sur la soupe qu'on compatit à peine au destin de l'héroïne. Il aurait fallu que Takahata prépare le terrain pour éviter que cette fin paraisse aussi abrupte.

 

Néanmoins, ce dénouement est sûrement présent dans le conte d'origine, et il ouvre le film à une belle méditation sur la fuite du temps et l'impossibilité de revenir en arrière. Mais - et c'est mon côté tatillon - je trouve ce dernier acte un peu trop fabriqué. Le problème avec Takahata, et Miyazaki, c'est qu'ils ont atteint une immense réputation, et que plus personne n'ose émettre un avis nuancé sur leurs travaux. Or, même si leurs films sont magnifiques, ils n'en sont pas moins perfectibles, et c'est le cas de celui-ci. 

 

Pour conclure : Le retour à une animation artisanale donne un film splendide, avec des envolées lyriques très émouvantes, mais qui souffre d'un scénario un peu abrupt et d'une durée exagérément longue. On s'émerveille de certaines séquences quand d'autres, par leur minimalisme, laissent un peu indifférent. Terminons par un commentaire sur l'actrice Aki Asakura, dont la voix sensuelle et pleine de vie donne au personnage de Kaguya beaucoup de chair et d'émotion. Un beau dessin animé, plus accessible pour les enfants que Le vent se lève, et qui touchera aussi les adultes par sa réflexion sur la nécessité de vivre. 

Publié dans Sorties Ciné

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