Gone girl

Publié le par yoyo114

 

Le pitch de Gone Girl est on ne peut plus basique : un matin, en rentrant chez lui, Nick Dunne découvre que sa femme a disparu. A mesure que l'enquête progresse, et que le comportement de Nick devient suspect, la police et les médias se posent la question fatidique : a-t-il tué sa femme ? Le scénario - écrit par Gillian Flynn et adapté de son propre roman - ne brille ni par son originalité, ni par sa sobriété (en témoigne un goût prononcé pour les coups de théâtre et les sauts acrobatiques d'une journée à l'autre - avec date en banc-titre.). La réussite de Gone Girl est d'autant plus une surprise que, parmi tous les scripts sur lesquels Fincher s'est appuyé durant sa carrière, celui de Gillian Flynn est probablement un des plus laborieux.

 

Et pourtant, dès la première minute, une émotion nous saisit : musique traînante, annonçant le cauchemar à venir, gros plan sur le visage énigmatique d'Amy Dunne (Rosamund Pike), et le commentaire de son mari en voix-off : à quoi tu penses ? Qu'est-ce que tu ressens ?  Le générique est une suite de plans fixes très courts, présentant une bourgade déserte du Missouri, à l'aube. Les noms du casting et de l'équipe technique apparaissent et disparaissent aussitôt : comme si tout était question de mystère, de disparition. Une fois le générique terminé, le spectateur est ferré. La mise en place est si inquiétante que tout le film en sera impregné, même dans ses baisses de rythme.

Gone girl

L'autre surprise de taille vient du casting : qui aurait cru que Ben Affleck trouverait un grand rôle (peut-être son meilleur) dans ce personnage à contre-emploi d'homme ordinaire, un peu benêt, dépassé par une situation énorme ? Qui aurait cru que Rosamund Pike, qui jusqu'ici avait été une James Bond girl oubliable, puis la partenaire insipide de Tom Cruise dans Jack Reacher, se révèlerait une actrice brillante, capable de passer d'une émotion à l'autre comme on retourne un gant ? Grâce à eux, le film, qui aurait pu n'être qu'une farce cynique, acquiert une vraie dimension mélodramatique : on retiendra une scène poignante de dispute conjugale, où la brutalité du film, jusque-là laissée en arrière-plan, éclate, tirant le spectateur hors de sa zone de confort. Le même effet se produira vers la fin du film, lors d'une scène de meurtre filmée à l'identique, cette deuxième scène relançant, sans qu'on s'y attende, les enjeux d'une intrigue que l'on croyait dénouée. 

 

C'est le jeu auquel se prête Fincher pendant tout le film : faire régulièrement voler en éclat des choses que l'on tenait pour certaines (la fidélité de Nick, la vulnérabilité d'Amy) pour finalement nous maintenir dans un doute constant. Ce système pourrait se transformer en un jeu de manipulation un peu stérile (façon Fight Club (ça m'a échappé)), mais Fincher préserve Gone Girl de ce piège par un sens aigu du second degré - le film peut se voir comme une comédie noire sur les affres du mariage - et par une mise en scène sobre, élégante, et d'une maîtrise absolue. On savait déjà que le cinéaste de Seven avait une grande science du montage : mais cette science est ici utilisée à petite dose, et avec beaucoup de malice. Comme dans la scène, glaçante, où la policière découvre une tâche de sang dans la cuisine, et colle un post-hit à quelques centimètres de la "preuve". L'ironie, souvent véhiculée par les dialogues chez Fincher (voir The Social Network) est ici une pure affaire de mise en scène. 

 

 

Le film est scindé en deux par une révélation si grosse qu'on l'aurait plutôt attendue au dénouement. Au bout d'une heure, c'est donc un autre film qui s'ouvre, beaucoup plus axé sur le suspense : on a l'impression de tomber dans un thriller des années 90, avec ce qu'il faut de cavale et de héros seuls contre tous. C'est peut-être le plus gros défaut du film, qui passé la révélation fracassante du milieu ne retrouvera jamais le génie de la première partie, entièrement basée sur le bonheur du mystère et du non-dit. L'intrigue, déjà tirée par les cheveux, vire carrément au grand-guignol lorsqu'est introduit le personnage improbable de Desi Collins (Neil Patrick Harris), l'ex d'Amy, et on se dit que malgré tout le talent de Fincher, le scénario est définitivement insauvable. 

 

C'est le dénouement, d'une audace étonnante pour un thriller, qui nous fait renouer avec l'ambiance grinçante de la première partie, et comble toutes nos attentes de spectateur. Le film resserre ses enjeux sur la question qui taraudait Nick Dunne dès la première minute : la principale question d'un mariage, à quoi tu penses ? C'est cette réunion inespérée entre les deux personnages principaux, qui ne s'était jamais produite de tout le film - à part lors de flash-back que l'on sait à moitié faux - qui donne au film toute son ampleur. A la fois thriller, drame conjugal et comédie grinçante, Gone Girl est un grand plaisir de cinéma, car il passe d'un registre à l'autre sans roublardise, avec, au contraire, la sérénité d'un cinéaste qui n'a plus rien à prouver.

Publié dans Sorties Ciné

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