Mommy, la critique

Publié le par yoyo114

 

Difficile de rentrer sans appréhension dans le cinquième film de Xavier Dolan, tant ce dernier a fait le buzz au dernier festival de Cannes. En effet, sur la croisette, le film avait été accueilli avec tous les superlatifs par la presse : "la Palme du coeur", "un torrent émotionnel", "un choc". Dolan était reparti avec le prix du jury, ex-aequo avec Jean-Luc Godard, et c'est tout juste si les journalistes ne criaient pas à l'injustice. Le jeune québecois avait donc chamboulé le festival, et cette réputation laissait présager le pire. Car on sait que les phénomènes de modes en festival (ça vaut pour Cannes, Sundance et consorts) cachent souvent des films consensuels, pas mauvais mais très décevants.

 

On s'inquiète, aussi, quand Dolan confesse en interview qu'avec Mommy il souhaitait "émouvoir" son public. L'émotion, en soi, n'est pas une mauvaise chose dans la fiction, encore faut-il qu'elle serve la narration, et non l'inverse. Or, le pitch de Mommy a tout de la recette dont la finalité serait de faire pleurer dans les chaumières. On a donc trois personnages prêts à exploser. Les deux premiers sont liés par le sang : d'un côté, une veuve monoparentale, véritable mère-courage qui tente de joindre les deux bouts, et de l'autre son fils, un adolescent violent, hyperactif, dont même les centres médicaux ne veulent plus la charge. S'ajoute au duo explosif une voisine bègue, ex-enseignante, au passé mystérieux. Les trois personnages vont, ensemble, trouver un équilibre, équilibre que la fatalité se chargera de rompre (car on reste dans un mélo). 

Mommy, la critique

Pourtant, malgré toute la méfiance dont on peut faire preuve en appréhendant Mommy, le film est à la hauteur de sa réputation Cannoise. Parce qu'il est émouvant sans être tire-larmes, et parce qu'il réunit tout ce qui fait la singularité du cinéma de Xavier Dolan : une alliance étrange entre une mise en scène frontale, faite de premier degré, d'émotions, de couleurs, de tubes pop (y a quand même du Céline Dion), et un récit beaucoup plus noir, souterrain, un "reportage" inconscient du caractère humain. C'est de ce paradoxe entre un récit grand public et un récit purement auteuriste que naît la puissance de son cinéma. On retrouvait déjà ce double programme dans Laurence Anyways, mais de façon un peu plus laborieuse. Ici, Dolan trouve un aboutissement. Et c'est sans doute pour cela que Mommy marque davantage après le visionnage, loin du feel-good movie que le pitch et la bande-annonce laissaient présager. 

 

On reproche souvent à Dolan un filmage très prétentieux, avec beaucoup de délires visuels, de formes tape-à-l'oeil (ici, le format carré), et un usage exagéré de la bande-son. Il est vrai que, jeunesse oblige, Xavier Dolan veut épater la galerie. Et même s'il s'apaise de film en film, Mommy est encore handicapé par cette envie de gaver le public, de lui faire "avaler" le film. Le rythme, l'excitation des personnages, la profusion de scènes bigger than life, interdit au spectateur le droit de ne pas aimer. Le film résonne comme une victoire par K.O. En même temps, doit-on demander à Dolan de se calmer, et partant, de rentrer dans la norme ? Car, quand on compare la générosité du réalisateur canadien à l'ensemble du cinéma français, il y a comme une évidence : on préférera toujours une seule minute de Mommy à un film entier de n'importe quel réalisateur de l'Hexagone. 

Mommy, la critique

"Les sceptiques seront confondus", clame la mère au début du film, et c'est bien ce qui se produit. D'abord, parce que Dolan a un sens aigü de l'image. Plus que de génie, il faudrait parler d'intuition. La précision des décors, des costumes, des lumières force l'admiration. Pour chaque séquence, on a le sentiment que chaque objet est à sa place, que les couleurs sont en parfaite harmonie, que la distance est la bonne. En un mot, on ne voit pas comment la scène aurait pu être mieux filmée. Pourtant, le film n'en devient jamais étouffant : la farandole de sons et de couleurs devient même un formidable carburant pour nous faire entrer dans l'esprit des personnages. Par exemple, dans une des meilleures scènes du film, Diane imagine un avenir radieux pour son fils : à l'écran, le flou des visages, les couleurs chaudes, le mixage de voix familières, l'emballement de la musique, donnent à la séquence la texture d'un rêve, et on a en quelques instants une vision bouleversante de l'amour maternel. 

 

Il faut aussi reconnaître à Dolan un talent pour la direction d'acteurs. Anne Dorval, qu'on connaissait plutôt dans un registre comique (Le coeur a ses raisons), brille ici dans un rôle complexe de femme luttant contre fatalité. Suzanne Clément, qui jouait un rôle extraverti dans Laurence Anyways, campe ici le rôle inverse, son débit de paroles étant presque toujours limité par le bégaiement. Quant à Antoine Olivier Pilon, il impression en animal sauvage, incontrôlable, dangereux, incapable de se fondre dans la société. On ne sait pas qui louer le plus dans ce trio ; on se contentera de dire qu'ils sont tous extraordinaires. 

Mommy, la critique

Excepté quelques passages un peu "too much", notamment l'introduction d'un personnage faire-valoir dans la deuxième partie, et une fin un peu trop plombante pour être honnête, la vague d'émotion que l'on ressent devant Mommy n'a rien de honteuse. Elle est juste l'expression d'une grande harmonie entre la mise en scène et les personnages. Le film évite aussi les écueils du film-qui-est-triste-mais-qui-rend-heureux-quand-même : c'est peu dire que l'on ressort tourmenté du visionnage. Car, Mommy a beau parler d'amour avec candeur, Dolan montre aussi à quel point l'amour maternel peut être destructeur. Le récit se termine sur un échec : Diane a beau sortir l'artillerie lourde, elle ne parvient pas à sauver Steve. On y aura cru, pendant deux heures (la mise en scène relaye magnifiquement cet espoir fou) mais les parenthèses enchantées ont une fin.

 

Dans sa façon de transformer une petite tranche de vie en une épopée hors-normes, sans pour autant céder à l'émotion facile, Mommy est un morceau de cinéma inoubliable. On pense à La guerre est déclarée, pour le ton, et à des cinéastes comme Almodovar dans la composition du cadre. Un grand film auquel le parlé québecois apporte un charme supplémentaire. Et aussi un gros mal de crâne (surtout quand, comme moi, on a la bonne idée de le regarder sans sous-titres). 

Publié dans Sorties Ciné

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Hunter Arrow 25/12/2014 04:53

Comme je le dis souvent, mais je pense que se répéter pour le positif n'a rien de négatif, je suis admiratif devant l'écriture de tes critiques. Tu as acquis une fluidité dans ton écriture à laquelle on peut ajouter une grande pertinence des arguments. C'est sobre mais si bien écrit. Sans vouloir faire le pédant ou dans le fayotage facile, j'ai vraiment l'impression de lire une critique pro.

Et sinon j'enrage car Mommy était le film de l'année que je souhaitait voir, par curiosité il est vrai et surtout pour me sortir des gros blockbusters bien gras et clichés dont je faisais saturation. Puis faut que je me mette à Dolan.