American Sniper, la critique d'un film réactionnaire ?

Publié le 12 Mars 2015

Un film de Clint Eastwood avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes, Jake McDorman.

American Sniper est le 35ème film de la prolifique carrière de Clint Eastwood en tant que réalisateur. Et évidemment la sortie d'un nouveau Eastwood ne peut décemment pas se manquer, l'homme étant devenu une telle institution dans le paysage cinématographique actuel. Et visiblement le public l'a compris et ainsi ce American Sniper est déjà son plus gros succès et aussi le premier gros succès tout court de cette année. Mais derrière les nominations aux Oscars, la reconnaissance du public, il y a pas mal de voix qui s'élèvent pour dénoncer un long métrage à l'apparent propos réactionnaire. Mais qu'en est-il réellement ?

Tout d'abord commençons cette critique en abordant brièvement l'aspect "formel" de l'oeuvre. Je ne vais pas m'y attarder, car si le film vous intéresse ou que vous l'avez déjà vu, vous devez êtes au courant qu'il y un quasi-consensus pour dire que d'un point de vue technique c'est du tout bon. Clint Eastwood en vieux briscard de la réalisation, n'a plus grand chose à apprendre et il a depuis longtemps affirmé son style brut, sobre, viscéral et vidé de tout sensationnalisme spectaculaire. Et évidemment ce American Sniper ne déroge pas à la règle. Si le Clint nous a démontré, avec Mémoire de nos pères et surtout Lettres d'Iwo Jima, qu'il savait filmer la guerre; il nous prouve ici qu'il a franchi un nouveau pallier et réalise des séquences de guérillas urbaines d'une intensité rarement atteinte au cinéma. Ce serait peut être un chouia moins abouti que Démineurs de Katherine Bigelow, mais vraiment de peu. Mais surtout avec American Sniper, Eastwood prouve encore une fois la pertinence de son approche visuelle pour immerger le spectateur au coeur du conflit Irakien mais aussi au sein des turpitudes de la vie de Chris Kyle.

Cette immersion passe d'ailleurs en partie grâce à un énorme travail accompli sur le montage sonore. Ici l'accent est surtout mis sur les sons du combat et lorsque musique il y a, elle se fait très discrète et accompagne la montée en tension de l'action. Dans le registre des bonnes idées on trouve ce passage où alors que Chris est de retour au pays, nous entendons comme discret fond sonore des battements cardiaques au rythme élevé (on appelle ça une tachycardie pour information), donnant ainsi cette impression constante d'un malaise et renforçant l'idée que finalement Chris Kyle est surement plus à l'aise au beau milieu d'une fusillade que chez lui. On pourrait même dire que même chez lui, il est en pleine zone de guerre, luttant contre lui même et devant jouer le rôle du mari aimant qui lui sied moins que celui du tueur.

Cette réussite dans la compréhension des protagonistes passe aussi par le jeu d'une grande justesse des interprètes. Bradley Cooper est impressionnant dans le rôle  principal et ce autant physiquement (le gars est juste devenu un tank) qu'en terme d'intensité de jeu. Cela fait un petit moment que Cooper s'est affirmé en tant que grand acteur, là on peut dire qu'il est définitivement confirmé en tant que tels. C'est dingue mais à chaque regard, il capte l'attention du spectateur. Performance d'autant plus remarquable qu'il joue un rôle peu évident car pouvant être rapidement noyé par l'antipathie que certains spectateurs pourraient éprouver pour son personnage. Mais non il est dans la juste distance concernant la composition de celui-ci et c'est sans peine qu'il tient une grosse partie du film. Sienna Miller n'est pas en reste dans le rôle pourtant au combien classique de l'épouse de soldat devant vivre avec l'épée de Damoclès que pourrait constituer la mort au combat de son époux. Mais elle est aussi très convaincante, son jeu étant d'un naturel désarmant.

Donc voilà il faut reconnaitre que le succès critique et public du film est amplement mérité si l'on s'en tient uniquement à des critères dits "objectifs" et de pur jugement critique. Décemment, même si vous avez un vrai problème avec certaines idées contenues dans le long métrage, vous pouvez difficilement le classer comme étant un mauvais film. Non nous sommes clairement ici devant un grand film d'un très grand réalisateur.

American Sniper, la critique d'un film réactionnaire ?

C'est maintenant qu'il me faut évoquer le fond. Et pour le coup je vais marcher sur des œufs, mettant de côté mon ton arrogant et mes propos péremptoires. Car oui je comprend que l'on puisse trouver le film très contestable dans son approche de la guerre en Irak. Toutefois ici, plus qu'une analyse politique, je vais tenter de vous expliquer comment j'ai choisi de prendre ce film pour ne pas être choqué par les propos sans pour autant rentrer dans l'argument abrutissant du "il faut le voir uniquement comme un divertissement". On peut dire ça d'un Transformers ou d'un porno, mais pas d'un long métrage du Clint.

Si vous avez lu ma critique de Cinquante nuances de Grey c'est logiquement que vous deviez vous dire "Ah il a détesté ce film pour son message sous-jacent malsain et le manque de recul pris avec l'histoire... Il ne peut que détester American Sniper qui souffre quasiment des mêmes défauts". Mais bien sur la vie est souvent source de déceptions, surtout quand vous tentez de déchiffrer la pensée d'un connard plein de contradictions comme je peux l'être. Car oui je n'ai pas envie de gueuler après cette adaptation du livre de Chris Kyle, bien que celui ci ai un point de vue partisan.

Ce que vous devez comprendre c'est que si American Sniper semble en effet manquer de recul par rapport à son matériau d'origine, il a au moins un mérite par rapport à Cinquante nuances : il y va frontalement. Ici il n'est pas question d'un message sous-jacent et dont la transmission serait malhonnête. Au contraire Eastwood a pris le parti de faire un film avec un point de vue ouvertement segmentant. Ce n'est pas pour rien si il introduit le flashback pour mieux connaitre le personnage avant que l'on ne le voit exécuter sa première cible. Il ne veut pas nous dissimuler qui est ce Chris Kyle, ce qu'il pense, comment il a été élevé, ses positions ultra patriotiques... et ainsi lorsqu'il presse la détente nous savons ce qui peut le pousser à accepter de commettre cet acte. Et ça c'est extrêmement intelligent comme procédé car ainsi le spectateur a déjà accompli un travail, soi d'acceptation du personnage ou de répulsion de celui ci et ainsi il peut garder son jugement "critique" sur le premier acte "contestable" qu'il accompli. C'est un procédé bien plus honnête que malsain. Et si, de par les opinions politiques affichées de Clint (ouvertement Républicain), on peut penser que le réalisateur partage des points de vue avec son héros; à aucun moment il ne vous force à les partager car dès le début il vous fait comprendre que cette guerre ne sera vue que du point de vue forcément orienté idéologiquement de Chris Kyle et vous aurez pu prendre vos distances avec celui ci.

Le vrai "American Sniper", Chris Kyle décédé en 2013

Évidemment vous seriez tenté de dire que ce genre de film peut entrainer des risques de propagande sur des cerveaux influençables, là où je pense qu'il faut savoir mesurer cette menace. Tout l'intérêt de le démarche de Eastwood est là je vous dis. En effet l'être humain fonctionne ainsi : pour lui faire adopter une idée, une pensée il faut soit un matraquage permanent associé à des facteurs extérieurs (par exemple la propagande d'une dictature où le message sera lié à la peur de la répression de l'État), soit un conditionnement opéré longuement durant plusieurs années et de façon quasi imperceptible. En revanche si il y a une chose qui ne fonctionne jamais sur l'humain, c'est de le forcer à adopter immédiatement une idée avec laquelle il n'est pas en accord de base et ce en le faisant de façon abrupte. Cela ne produit jamais l'effet recherché car forcément vous devez heurter la sensibilité de la personne en lui disant ouvertement "tu as toujours pensé de la merde, voici la vérité". Avec ce genre de discours et de procédés argumentatifs, vous ne pouvez que braquer votre interlocuteur. Et pourtant, c'est ce que fait Eastwood avec ce American Sniper : il y va franco pour bousculer vos opinions. Et il ne faut pas croire qu'avec l'âge il est devenu idiot. M'est avis qu'il sait que finalement il ne prêchera que les convertis avec sa démarche, mais au moins il a l'honnêteté d'être franc quant à ses intentions.

Un autre point qui me permet d'accepter American Sniper sans avoir à le conspuer, c'est que si jamais il ne remet en cause l'intervention américaine en Irak et la guerre qui s'en est suivi,  il ne cherche pas à glorifier cette dernière non plus, ni ceux qui y participent. Clint Eastwood insiste ainsi fortement sur ces corps brisés et ces esprits altérés. Jamais il ne montre la guerre sous un jour héroïque ou spectaculaire. Il la décrit dans ce qu'elle a de plus abrupte et de plus sale. Et le traitement est le même pour les soldats. Beaucoup semblent hurler après la soit disant glorification faite autour de Chris Kyle, sauf qu'à quel moment il est décrit comme un héros ? Il est perçu comme tels par les autres soldats dont certains lui doivent la vie; mais on voit clairement que cette réputation est toujours contrebalancée par les actions concrètes qu'il a dû mener. Comme exemple je peux citer la nuit de son premier gros "carton" où tout au long de cette dernière il abattra un grand nombre d'insurgés... sauf qu'au matin on le retrouvera rampant dans sa propre urine car il ne pouvait pas abandonner son poste de tir et devait donc se résigner à se "pisser" dessus. Le film est rempli de ces éléments permettant de contraster la glorification que l'on serait tenté d'accorder au personnage. Eastwood démontre ainsi que cette gloire résulte souvent de situations qui n'ont rien de glorieuses... Donc en fait quand j'ai écris plus haut que Clint Eastwood ne prenait jamais de recul sur son récit et ne nuançait rien, je vous ai carrément menti pour avoir de quoi lancer ma critique. Je n'ai pas lu le livre de Chris Kyle mais il est probable que ces éléments de contraste que j'ai cité plus haut proviennent de celui ci... Et finalement si tels est le cas, Kyle lui même aurait apporté de la nuance à son propos sans le savoir.

Donc en conclusion je pense qu'il ne faut pas voir ce film comme plus dangereux qu'il ne l'est réellement. En apparence, oui je comprend qu'il soit dérangeant avec ses relents patriotiques. Toutefois ces derniers peuvent facilement être contrecarrés par votre appréciation pour peu que vous soyez prêts à adopter une approche ouverte. De plus même un film avec lequel nous sommes en profond désaccord a un intérêt. C'est comme avec un homme politique (ou une femme politique) dont vous ne soutenez pas le programme : vous devez quand même prendre la peine de l'écouter une fois avant d'arrêter votre avis. Car comment pouvez vous vous opposer à quelqu'un que vous ne connaissez pas, dont vous ne comprenez les buts de sa pensée et surtout dont vous ne connaissez pas le discours et les arguments ? Et bien c'est un peu pareil avec ce film. Si vous désapprouvez les propos tenus, il est en revanche intéressant de tenter d'écouter ces derniers, non pas pour les accepter, mais au moins pour les comprendre afin de mieux les "combattre" le cas échéant.

Rédigé par Hunter Arrow

Publié dans #Sorties Ciné

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