Carol, de Todd Haynes : la critique

Publié le par yoyo114

 

Quand on est en Autriche en plein hiver, qu'il pleut et qu'il gèle à faire trembler un zouzbèke, le mieux à faire est encore de se précipiter dans une salle obscure. Bien entendu, le risque est de tomber sur une comédie tyrolienne bas du front tournée au fin fond du vorarlberg, avec des comédiens bourrés, ou sur le énième volet d'une franchise à succès, dont la qualité et le génie de mise en scène vous feront dire : "oui, j'ai dépensé 12€ dont deux en lunettes 3D, mais j'aime me faire ramoner un soir de pluie par les producteurs de Lions Gate" (cf Hunger Games). Sauf que moi, en grand incorrigible, je préfère aller voir un film d'auteur sur l'amour lesbien. Car, quitte à me faire plumer, autant que ce soit fait par deux grandes actrices. 

Je suis donc allé voir Carol, avec des sous-titres allemands. Ce qui, en plus d'être instructif, a le mérite de faire doubler l'intensité des dialogues. Quand Cate Blanchett déclare "I love you" d'une voix suave, et qu'à l'écran en dessous on peut lire en prime : "Ich liebe dich", y a plus qu'à sortir les mouchoirs. Mais cette scène là arrive à la fin, je m'égare donc. Carol, de quoi ça parle ? Je pense que même les plus hunteriens d'entre vous auront deviné. Dans les années cinquante, à New-York, deux femmes tombent amoureuses : l'une, Therese, est une jeune employée de magasin, l'autre, Carol, est une mère en instance de divorce. Le film raconte la naissance de leur amour, et les conséquences de cette passion sur leur vie respective. 

Carol, de Todd Haynes : la critique

Pour citer mon confrère Hunter, "on va pas renifler de la raie pour éternuer de la coke" (réplique d'une grande vulgarité mais que je mets en exergue au cas où il se trouve quelques ados en mal de rebellion parmi nos lecteurs). Carol, c'est formidable. Je n'ai même pas grand chose à relater, tellement ce film est limpide, irréprochable, simple et beau. C'est peut-être d'ailleurs sa limite. Il est très agréable à voir sur l'instant, mais ne donne pas à réfléchir ensuite. La seule empreinte qu'il laisse est un souvenir esthétique. Les années cinquante réssucitées avec une élégance assez inouie. Des plans magnifiquement composés. Deux actrices au sommet. Que dire d'autre ?

Je pourrais m'arrêter là, et sortir me prendre un café. Mais j'en connais parmi les confrères du blog qui seraient bien capable de profiter d'un petit coup de faiblesse de ma part pour me nuire. "Regardez comme il devient paresseux, ce yoyo. Il n'est plus que l'ombre de lui-même". Et puis de toute façon, il pleut toujours dans le Tirol. Alors je vais tirer quelque chose de ce Carol, malgré les conseils de Hunter, qui avec la subtilité qu'on lui connaît m'a déjà donné son avis sur la question. 

Dans un film où deux filles se gougnottent entre elles, il n'y a plus grand chose à tirer.

Hunter (De la femme au cinéma)

Pour expliquer en quoi Carol est un excellent film, il faut en revenir à ce qui est, pour moi, une idée fondamentale du septième art. Un film n'est pas bon parce qu'il est alambiqué. Au contraire, un grand film doit parvenir un transmettre des émotions complexes de façon claire et avec une économie de moyens. C'est bien zoli, à dire comme ça, mais à mettre en oeuvre, c'est bien plus difficile. C'est tout le travail de l'artiste. Carol est, à ce titre, un film extrêmement abouti. La présentation des personnages en est réduite au strict minimum. Leur amour est une liaison fugace ; deux scènes dans tout le métrage. Et la conclusion est d'une grande limpidité. Pas d'effets tape-à-l'oeil, pas de salto arrière scénaristique : en quelques coups de pinceau, Todd Haynes plante son intrigue et la dénoue avec la même aisance. Entre temps, il a dit beaucoup sur l'attirance qui unit ces deux héroïnes là. 

Il est intéressant de noter que le film n'essaye pas d'être politique. Les convenances sociales - la difficulté d'assumer un passion lesbienne à l'époque - sont à peine esquissées. Ce qui pourrait être un manque révèle en fait l'ambition du cinéaste : faire un film à hauteur humaine, sans arrière-plan sociologique. Le problème, c'est que les seconds rôles deviennent des coquilles vides, notamment l'époux de Carol, ou le petit ami de Therese, tous deux bornés, symboles un peu lourds de l'esprit puritain de l'époque. Des faire-valoir, en somme, utilisés pour rendre plus belle la passion entre les deux femmes. 

En reconstituant une ambiance, les fifties, Haynes avait toutes les chances de faire une oeuvre soignée, mais glaciale, trop léchée, comme un magazine de mode. C'est avec un grand brio qu'il évite cet écueil, qu'on pourrait appeler : piège du film à oscars. C'est-à-dire un film où les costumes et les lieux de tournage ont plus d'importance que le fond de l'histoire. Ici - et c'est l'équilibre assez miraculeux du film - le grand soin apporté à la direction artistique n'étouffe jamais le film. La mise en scène est très fluide, et alterne des plans larges, fixes, bien cadrés, avec des scènes beaucoup plus expérimentales. Au début du film, lors de leur première virée, Carol et Therese passent dans un tunnel : la scène est très sensorielle, la caméra tremble, les lumières s'estompent, et voilà que le trouble intérieur des personnages est rendu à l'écran, sans aucune parole. A ce moment, qu'importe son ancrage dans les fifties, le film raconte un sentiment intemporel. 

Le cinéaste joue - un peu trop parfois - de l'opposition entre les deux femmes. Therese, tout fine, impassible, avec un visage d'oiseau, face à Carol, le regard autrement plus mûr, sombre, le corps plus large. Leur corps semble tellement différent qu'on comprend assez vite ce qui peut les attirer chez l'autre. Encore une fois, tout cela est suggéré, avec beaucoup d'élégance. Et cela donne une des plus belles scènes d'amour vue au cinéma depuis longtemps. Cate Blanchett est dans un registre qu'on connaît bien ; elle est, comme toujours, fabuleuse. Rooney Mara, que l'on connaît moins, est très intriguante. Elles se fondent dans leur personnage sans en faire des tonnes (là encore, on échappe au film à oscars), avec une délicatesse très en phase avec l'esprit du film. 

Carol est donc un film d'atmosphère, qui séduit d'abord par la beauté et l'élégance de sa mise en scène. Bien que l'arrière plan de cette histoire d'amour soit assez pauvre, on s'identifie à ces deux femmes. La simplicité et la modestie de l'ensemble forcent l'admiration, à une époque où trop de cinéastes pensent que le meilleur film se décide à qui pissera le plus loin. Petit bijou de ce début d'année 2016, Carol est un beau cadeau pour les cinéphiles de tous horizons. Auf Wiedersehen ! 

Publié dans Sorties Ciné

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