Jeff Nichols : du cinéma et des hommes

Publié le par yoyo114

Alors que "Midnight Special" sort en France le 2 Mars 2016, il était temps de se pencher sur la carrière de Jeff Nichols. Apparu en 2008 avec Shotgun Stories, le cinéaste s'est imposé en trois films comme le nouveau chef de file du cinéma indépendant, aux Etats-Unis. Midnight Special, récit de science-fiction, raconte le périple d'un père pour sauver son fils, Alton, un enfant doué de pouvoirs surnaturels, et convoité à la fois par des fanatiques religieux et par le gouvernment. La SF chez Nichols, est-ce un renouvellement ? Oui et non. Oui, car jusqu'ici Nichols a toujours raconté de "petites histoires" - entendez par là un récit cantonné à une ville, une poignée de personnages, une intrigue - et la multitude d'enjeux promise par Midnight Special laisse penser que ce film-là sera moins intime. Non, car bien que faisant des films d'auteur, Nichols a toujours porté une ambition de cinéma populaire, puisant son inspiration dans les plus grands mythes de l'Amérique. De plus, Take Shelter amorçait déjà un récit surnaturel, tout en laissant le doute sur la nature réelle, ou rêvée, de l'apocalypse figurée à l'écran. 

Pourquoi, aujourd'hui, un dossier sur Nichols ? Voilà bientôt quatre ans que notre blog existe, et si sur cette période on a pu observer l'inventivité de cinéastes confirmés (Joel & Ethan Coen, J.J Abrams, Miyazaki, Nolan et bien d'autres), il nous a souvent manqué quelque chose de neuf, un cinéaste naissant qui vienne bousculer la ruche du cinéma mondial. Exception faite de Xavier Dolan, qui a signé, avec "Laurence Anyways" et "Mommy", deux belles fresques romantiques, mais la presse a déjà mille fois parlé du jeune prodige du Québec. Les films de Nichols, eux, ont fait moins de tapage. Peut-être à cause de leur apparent classicisme. Pourtant, au bout de ces quatre années, son nom revient en mémoire parmi les autres. Il a su proposer un cinéma à la fois exigeant et grand public, où la vie quotidienne prend l'ampleur d'un mythe américain, dans la lignée des récits de Faulkner et Steinbeck. Il a su conjuguer le romanesque et l'intime. Il était logique, par conséquent, de se pencher sur sa courte filmographie, et d'y chercher un fil conducteur. 

JEFF NICHOLS EN TROIS FILMS

 

Sorti début 2008 en France, Shotgun Stories raconte l'éclatement de la violence au sein d'une famille de l'Arkansas. Mr Hayes a eu trois fils mais a abandonné le foyer. Il s'est remarié et a eu trois nouveaux fils, qu'il a élevés en bon père. Lorsque celui-ci meurt, l'aîné du premier mariage fait irruption à l'enterrement, et crache sur son cercueil. Les trois autres enfants décident de venger leur père. Une spirale de violence se met en route. Premier essai d'une redoutable efficacité, Shotgun Stories plante les bases de l'univers du cinéaste, notamment par son portrait de l'Arkansas rural, où Nichols a passé son enfance. Le film est plein d'ellipses, un peu hésitant. On sent que Nichols entre à pas prudent dans le septième art. Cependant, il instaure une belle tension, une atmosphère âpre, et révèle l'excellent Michael Shannon, devenu entre-temps son acteur fétiche. 

Take Shelter a fait une forte impression au festival de Cannes, en 2011. Curtis La Forche vit avec sa famille dans l'Ohio. Depuis peu, il est victime de cauchemars et d'hallucinations. Ayant la vision d'une effroyable tempête, il hésite entre construire un abri pour sa famille, ou se faire soigner. Malgré quelques longueurs, Take Shelter est un film remarquable, où l'angoisse nous saisit comme elle saisit le héros. Le doute est permis : Curtis est-il un prophète ou un fou ? Les effets spéciaux, très aboutis, sont inattendus dans ce film d'auteur où Nichols goûte déjà au surnaturel. Un film sublime, où la peur le dispute à l'amour. 

Elu meilleur film de l'année 2013 par notre équipe, Mud raconte l'histoire de deux adolescents, Ellis et Neckbone, qui font la rencontre d'un mystérieux vagabond, Mud, le personnage éponyme, caché sur un îlot du Mississippi. Poursuivi par la police pour un crime passionnel, il attend Juniper, l'amour de sa vie. De pacte en pacte, les garçons se prennent d'affection pour Mud, et décident de lui prêter main forte. Beau, précis, majestueux, Mud est une réussite totale. Tendre et noir, ample comme le fleuve Mississippi, plein d'aventures et de rebondissements, voilà le film le plus accompli de Nichols ! 

 

L'ADIEU A L'ENFANCE

Les trois films de Nichols raconte le passage de ses héros à l'âge adulte. De manière très explicite, dans Mud, dont le héros, Ellis, est âgé de quatorze ans. Dans Shotgun Stories et Take Shelter, les personnages sont plus âgés, mais eux-aussi, au bout de leur aventure, gagnent en maturité. Pour grandir, il faut parfois renoncer, nous dit Nichols. Renoncement à la violence, dans Shotgun Stories : Boy Hayes, d'abord prêt à se venger, essaye de mettre fin à la spirale de violence pour éviter le bain de sang. Renoncement à la peur, dans Take Shelter. Curtis La Forche, pour retrouver un équilibre, va devoir passer outre son angoisse. L'abri anti-tempête devient une représentation de la prison mentale dans laquelle il s'est enfermé. Tout l'enjeu sera d'en sortir, et de ne plus craindre l'apocalypse. Accepter les dangers du dehors. Autrement dit, prendre le risque de vivre. Enfin, dans Mud, il s'agit de renoncer à certains idéaux de l'enfance : l'amour ne triomphe pas de tout. 

Les femmes ont un rôle dans cette trajectoire. Pour la plupart, elles ont déjà grandi, et agissent comme des mères. La femme de Son Hayes, dans Shotgun Stories, retourne chez sa mère et lui conseille vivement de prendre ses responsabilités s'il veut la revoir. La femme de Curtis fait raisonner son mari comme un enfant, l'encourage à consulter, lui promet qu'il n'y a pas de tempête dehors. Elle a envers lui des gestes maternels, notamment quand ils s'étreignent dans la cafétéria, après qu'il a provoqué un esclandre. Dans Mud, en bon récit sudiste, les femmes sont avant tout de belles garces promptent à blesser leurs hommes. C'est par May Pearl et Juniper qu'Ellis vit ses premières désillusions. 

Nichols filme des récits initiatiques, mais sans jamais tomber dans le moralisme. Nichols ne nous incite pas à faire comme ses personnages. Le passage à l'âge adulte se fait par la force des choses. Dans Mud, l'enfance est un paradis mélancolique, auquel Nichols rend hommage avec beaucoup de sincérité. Et comment oublier la pirouette finale de Take Shelter, dénouement magnifique, qui nous laisse tout à fait indécis sur la folie de Curtis ? En somme, Nichols parle des fantômes qu'on laisse derrière nous, mais montre aussi la volupté qu'il y a à grandir, à se construire, à tisser de nouveaux liens. Voilà pourquoi ses films nous touchent au coeur. 

LES HOMMES, LES MYTHES

Le style de Nichols est un curieux mélange entre naturalisme et film de genre. Ses films montrent des personnages dans leur environnement. Il y a un point commun marquant entre Shotgun Stories et Take Shelter : les héros y pratiquent des métiers manuels, peu représentés au cinéma. Les engins et les outils y sont filmés à la faveur de courts plans fixes. C'est par le travail, le mouvement physique, que le cinéaste introduit ses personnages. C'est, aussi, par leur rapport à la nature, une nature omniprésente, contraignante, qui détermine leur action : la crainte des serpents, dans Mud, les orages réguliers dans Take Shelter. Le réalisateur s'intéresse en général à des hommes issus d'un milieu modeste, rural, plutôt conservateur. 

On pourrait dire, en somme, que Nichols filme des "petites gens". Mais il n'y a pas de mépris dans sa démarche. Au contraire, il en fait des personnages romanesques, et les fait entrer dans des genres inattendus : la lutte mythologique d'une famille dans Shotgun Stories, le conte fantastique dans Take Shelter, et le récit initiatique à la Tom Sawyer dans Mud. Nichols baigne ses personnages dans les grands mythes américains, ce qui implique une vraie construction symbolique. Cette construction est visible notamment dans Mud, qui abonde de signes : le vagabond avec des croix aux sandales, les mocassins d'eau, le tatouage de Juniper... Nichols s'est aussi révélé un grand artisan du suspense : Mud se termine par une scène d'action courte, mais étonnamment nerveuse pour un film jusque là intimiste. Quant à Take Shelter, les cauchemars de Curtis rappellent parfois La nuit des Morts-Vivants. Cette tension allant crescendo, et ce goût pour les mythes donnent une grande ampleur aux trois films du cinéaste.

LE RYTHME DU PERSONNAGE

Le risque est d'écraser les héros sous un circuit de signes, et une trop grande quantité de rebondissements. C'est parfois le cas dans Shotgun Stories, qui esquisse beaucoup de portraits mais ne s'attarde sur aucun. Nichols s'éparpille moins par la suite. Take Shelter est un exemple d'écriture. Le film reste toujours à la hauteur de son héros, là où il était facile de le tourner en ridicule. Au lieu de s'enfermer dans la démence, Curtis décide par lui-même de consulter un psychiatre. Il n'est jamais persuadé d'avoir raison. Il doute, autant que le spectateur. Au milieu du film, alors que d'immenses éclairs déchirent le ciel, il s'arrête au bord de la route, et s'interroge, face-caméra : "Suis-je le seul à voir ça ?". C'est un film humaniste car le personnage agit, il cherche par lui-même la vérité. C'est aussi un film d'amour : sa femme, Samantha, au lieu de fuir, le soutient de toutes ses forces. 

Dans Mud, le mouvement d'Ellis et celui du fleuve déterminent l'intrigue, au risque d'une certaine torpeur. Le cinéaste filme les allers-retours du jeune homme, de la cabane flottante de ses parents, à l'île mystérieuse où s'est réfugié Mud. Jamais le montage ne s'emballe. Il reste en rythme avec les héros. C'est d'ailleurs dans Mud que Nichols utilise la Steadicam pour la première fois, ce qui lui permet d'accompagner les pas d'Ellis et Neckbone dans la nature avec une grande fluidité. Notons aussi que Mud apparaît pour la première fois dans le film par le regard d'Ellis. C'est toute la subtilité de Mud. Mettre le spectateur à égalité avec ses personnages. 

Midnight Special, bien que nouveau, semble donc harmonieux dans la filmographie du réalisateur. Espérons que Nichols continue à trouver la bonne hauteur et le bon regard. Il a déclaré dans une interview avoir eu l'idée de Midnight Special en devenant père pour la première fois. Alors, nouveau film intime ? Probablement oui ! En attendant le 2 Mars, voici la première bande-annonce du film:

Publié dans Dossiers Ciné

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