Mia Madre

Publié le par yoyo114

 

Forcément, quand yoyo s'absente pendant plusieurs mois, ça parle allègrement de blockbuster et de cinéma bis, et ça laisse de côté les films d'auteur qui font aussi le sel du septième art. C'est reparti, donc, et veuillez m'excuser, d'abord, pour mon manque de productivité ces derniers temps. Le Moretti nouveau est arrivé. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Nanni Moretti est un formidable cinéaste italien, qui a commencé sa carrière dans les années 70. Le style de ses premiers films est marqué par une grande spontanéité, et des thèmes autobiographiques - il réalise d'ailleurs Journal intime en 1993. Dans mon coeur, il reste le réalisateur de La Chambre du Fils, un des drames les plus déchirants qu'il m'ait été donné de voir, récompensé en 2001 par la Palme d'Or à Cannes. 

 

Dans Mia Madre, le réalisateur creuse de nouveau une veine biographique : lui-même a perdu sa mère en 2012, alors qu'il était en pleine période de tournage. Cependant, il n'est présent dans le film qu'en second rôle ; il campe en effet le frère de l'héroïne. Le film commence, donc, avec le personnage de Margherita, cinéaste, qui peine à achever le tournage de son film. Un long travelling sur des manifestants nous laisse croire que le film va parler de mouvement social. Mais c'est une illusion. Au bout de quelques instants, on découvre les caméras et l'équipe technique. Les grévistes ne sont que des figurants. Un film dans le film.

 

 

Cependant, si Mia Madre s'ouvre par un trompe l'oeil, ce n'est pas par hasard. Car tout l'enjeu du film est de montrer une réalité qui devient insupportable. Margherita est perdue. Epuisée par son film, censé refléter l'Italie contemporaine, mais dont elle perd le sens au fil des jours de tournage. Sortie, à peine, d'une courte relation qui n'a pas marché. Abattue par la mort imminente de sa mère. Elle essaye de mettre du sens dans ce qui l'entoure, en vain. La peur du réel : voilà le meilleur atout du film. Là où beaucoup de drames se construisent autour d'un évènement tragique, et inattendu, Mia Madre tire sa force d'une situation normale (la perte d'un parent), trop normale peut-être... 

 

Magnifique personnage que Margherita, cinéaste admirée, mère affectueuse, et pourtant, aussi, femme égoïste, femme enfant, qui se réfugie souvent dans le déni pour échapper à son destin. Dès le début du film, une séquence l'oppose à son frère Giovanni (joué par Moretti lui-même). Alors qu'elle finit sa journée de tournage, Margherita fait un saut à l'épicerie, achète un plat à réchauffer, et rend visite à sa mère à l'hôpital. Giovanni, lui, est déjà là, calme, assis au fond de la chambre. Il a préparé à sa mère un plat autrement plus copieux. La caméra montre alors Margherita sortir le plat de son plastique, puis le remettre discrètement à l'intérieur. Giovanni est le fils modèle. Il accepte la mort imminente de sa mère car cela fait partie du cours des choses. En apparence, il n'est pas chamboulé par la situation. 

Mia Madre

Margherita, ce cours des choses, elle tente de l'accepter bon gré mal gré. Elle essaye, en somme, d'être une adulte raisonnable. Mais ce rôle lui pèse trop. La mise en scène laisse une place de choix aux rêves et aux cauchemars. Dans une séquence, Margherita parle au chevet de sa mère, n'entend aucune réponse, et en soulevant la couette, découvre que sa mère est morte. Dans une autre, elle remonte la file d'attente devant un cinéma, et y découvre son frère, puis un ex-amant, chacun lui donnant un conseil pour surmonter son chagrin. Là où beaucoup de films jouent sur la corde sensible du deuil, Moretti creuse autre chose, de moins émouvant, de plus inquiétant. Il explore un sentiment que nous avons tous, une angoisse humaine, existentielle, que l'on ne peut pas nommer. 

 

Le tournage du film de Margherita, dans le même temps, est troublé par l'arrivée d'un acteur américain, Barry Huggins (excellent John Turturro, acteur fétiche des Coen), qui rejoint l'équipe technique pour une semaine. Il parle italien comme un pied, et peine à se remémorer les quatre ou cinq répliques de son personnage. Barry est le contrepoint comique du film. Outrancier, un peu bouffon, il prétend avoir failli tourner avec Kubrick mais se révèle un acteur médiocre. Le plus étonnant, c'est que Moretti n'en fait pas qu'un pitre. Ses moments comiques sont parfois liés à l'aspect tragique du film. Alors que la mémoire de la mère décline, Margherita s'énerve de voir l'acteur oublier toutes ses répliques. 

 

 

Ce que j'aime chez Moretti, c'est qu'il est vivant, toujours, là où d'autres cinéastes croient qu'un film d'auteur doit être sec, plombant. Les films de Moretti sont difficiles à décrire, car ils abordent des registres très variés, et travaillent des émotions complexes. Mia Madre n'est peut-être pas son plus touchant, il manque parfois de rythme, mais il est assurément une réussite majeure et un mélange fascinant de comique et de tragique. Les dernières minutes sont justes, et bouleversantes. Il faut un grand aplomb pour filmer la vie quotidienne avec un tel entrain. Dans une année 2015 un peu terne, où les blockbusters ont sauvé la mise - pour une fois - Mia Madre est une belle surprise. 

Publié dans Sorties Ciné

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Hunter Arrow 04/01/2016 12:11

J'aime bien ce mec... Il m'avait pas mal marqué avec son "La Chambre du Fils" qui évoquait le deuil impossible de son enfant et j'avais beaucoup aimé son traitement finalement assez sobre de la chose... sans misérabilisme. Et visiblement à te lire il fait de même ici et pour le coup cela attire mon attention. Dommage que je l'ai loupé lors de sa sortie en salle, je tenterai de me récupérer sur la sortie VOD. Puis tes conseils sont généralement bons...

Tiens sinon question sans rapport : les Huit Salopards, ce sera pour toi je pense ?

yoyo114 04/01/2016 18:36

Effectivement, ça ressemble aux thèmes de La chambre du Fils. A la différence que la chambre du fils parle d'un deuil inattendu, un choc au milieu du film. Au contraire, Mia Madre parle d'une mort beaucoup plus "naturelle", la mort des parents. Le film est moins douloureux de ce fait.

Normalement, je vois les Huit Salopards demain soir, donc je suis prêt à faire la critique du film si personne ne la veut!