Julieta, de Pedro Almodovar : la critique

Publié le par yoyo114

 

Le prologue du nouveau film d'Almodovar est cousu de fil blanc : à la faveur d'une rencontre inattendue, Julieta se remémore son passé, et l'absence douloureuse de sa fille, Antia, qu'elle n'a pas vu depuis douze ans. Recluse dans un appartement de Madrid, Julieta décide d'écrire une lettre à sa fille ; l'occasion, pour le spectateur, de découvrir la jeunesse de l'héroïne. Deux actrices, donc, pour un seul personnage : Adriana Ugarte dans le passé, Emma Suarez dans le présent. Le procédé est un peu convenu : un courrier lu en voix-off pour lancer une narration en flash-back. Pour ne rien arranger, les années de jeunesse de Julieta ont un parfum de feuilleton télévisé un peu mièvre. Elle est séduisante, elle mord la vie à pleines dents, elle tombe amoureuse de Xoan, un beau ténébreux, elle le rejoint dans sa demeure au bord de la mer, ils font l'amour sur un voilier... On a l'impression de feuilleter un roman illustré de Barbara Cartland, et on s'inquiète de la tournure que va prendre le récit.

 

C'est, en fait, une ouverture en trompe l'oeil, faussement naïve, et l'on s'en rend compte au fur et à mesure. Face aux drames que Julieta va vivre dans son existence, le souvenir insouciant de sa jeunesse, et de son premier amour, est dépeint comme un paradis perdu, d'où cette imagerie fleur bleue, qui de prime abord, peut désarçonner. Cette période heureuse, presque idéale, devient le contraste terrible des malheurs qui s'abattent ensuite sur l'héroïne. Avec beaucoup d'intelligence, Almodovar met en application la célèbre leçon d'Hitchcock : "Il vaut mieux partir du cliché que d'y arriver". Almodovar utilise ainsi les codes bien connus de la romance cinématographique pour mieux renverser ces codes dans la seconde partie. 

 

 

D'ailleurs, si l'on y prend garde, cette première partie, joyeuse, est pourtant pleine de signes avant-coureurs d'une tragédie à venir. La romance entre Julieta et Xoan semble entourée par la mort. Leur première rencontre se fait dans un train dont l'un des passagers se suicide. Xoan vient de perdre sa première épouse, emportée par une leucémie. La domestique de Xoan déteste immédiatement Julieta, ne supportant pas que celle-ci prenne si vite la place de l'épouse défunte. Le tableau fait par le cinéaste des parents de Julieta (une mère malade, un père volage) est assez sinistre. D'emblée, une menace plane sur cette histoire d'amour trop belle pour être vraie. Néanmoins, Julieta traverse ces mauvais présages sans avoir peur, encore innocente, incapable d'imaginer les mauvais tours que lui jouera la vie plus tard. 

 

Le drame survient, fatalement, comme s'il était déjà écrit dans le destin des héros. A partir de là, le film s'emballe, par ellipses, le temps file à toute vitesse, les années s'écoulent sans qu'on puisse les retenir. Julieta, incapable de reprendre sa vie en main, semble ballottée par les événements. Elle se retrouve, par hasard, à Madrid, et y restera plusieurs années. On découvre, peu à peu, les raisons de l'absence de sa fille. La narration en flashback devient davantage qu'une simple recette, et révèle l'ambition du film : faire le lien entre la Julieta jeune, alerte, insouciante, et la Julieta plus âgée, désabusée et meurtrie. Retracer une existence entière pour faire le diagnostic d'une femme qui, à cinquante ans, est devenue l'ombre d'elle-même. 

 

 

Récit cruel d'une vie tragique, le traitement d'Almodovar est pourtant dénué de tout cynisme et de toute ironie. C'est au contraire un film d'une grande modestie, qui essaye, avec simplicité, de nous faire entrer dans le mystère d'une vie, avec ce qu'elle comporte de bonheur et de malheur. Gageure difficile, mais le cinéaste gagne son pari. On ressort du film la gorge serrée, alors même qu'il ne s'y passe rien d'extraordinaire. Pourquoi ? Pourquoi une telle émotion nous saisit en si peu de temps ? Sans doute parce qu'Almodovar a atteint une telle maîtrise du septième art que cette histoire banale trouve en nous un écho particulier. Derrière son apparent académisme, le film est mis en scène avec précision. Exemple : à dix-huit ans, la fille de Julieta s'absente pour quelques semaines. Julieta lui dit "au revoir" sur le palier et referme la porte. On passe alors d'un gros plan sur les deux femmes, à un plan très large sur l'appartement vide. Par cet effet très simple de la caméra, on sent, dans nos tripes, la solitude de Julieta. Un autre plan, vers le milieu du film, fait le relais entre les deux actrices d'une manière bouleversante. 

 

Pour conclure, Julieta est assurément un grand film, de ceux qui nous racontent des sentiments complexes avec un langage simple. La mise en scène d'Almodovar est si précise qu'on pourrait penser qu'il n'y a pas de travail derrière. L'effort est là, pourtant, mais il est invisible, geste magnifique d'un cinéaste qui n'a plus rien à prouver. Un film simple, limpide, qui nous remue sans qu'on s'y attende, et nous bouleverse pour longtemps. 

Publié dans Sorties Ciné

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